Une heure avec jean StarobinskiUne heure avec Jean Starobinski, c'est le voyage assuré! On m'avait chargé d'un article à son sujet, il allait recevoir le Prix de la Fondation pour Genève. Vu son parcours - docteur en médecine, professeur de littérature, critique, essayiste honoré de moult prix et d'une vingtaine de doctorats honoris causa - la prudence était nécessaire, je voulais lui soumettre mon texte.Je m'apprêtai à sonner, vaguement inquiet. La porte était ouverte : le sphinx se tenait sur le seuil. Yeux de velours qui vous scannent avec bienveillance. Il m'entraîna dans le vaste salon garni de tableaux de maître, d'un piano à queue, de meubles anciens et de montagnes de livres. Nous nous enfonçâmes dans des fauteuils plus bas que la table garnie. Ce prix, inattendu, l'honorait. Il le touchait même, au-delà de ce qu'il supposait. Parce que Jean Starobinski, « Staro » comme disent affectueusement ses admirateurs, devait tout à Genève. L'installation de ses parents médecins venus de Varsovie en 1913. Ses études. Ses maîtres. Et de citer, ému, Edmond Beaujon, Marcel Raymond, Jean Rousset, Albert Béguin. Des noms qui ne disent plus rien à la génération nouvelle. Un ange passe devant ses yeux. « Vous voyez, je suis un pur produit de Plainpalais ». Il a toujours vécu rue de Candolle, face à l'Université. Tombé dans la marmite intello dès son plus jeune âge. Dommage qu'il ait du déménager récemment, « il y avait de gentils squatters étudiants dans l'immeuble. » Ce quartier de son enfance avait « une certaine densité », toute la ville irradiait cette densité qui devait attirer tant d'écrivains célèbres qu'il rencontra tous : Jouve, Borges, Cohen, Musil - que le père de Jean, appelé d'urgence trouva mort dans son appartement. On l'écoute. Ca n'est pas qu'il soliloque, son œil scrute votre attention. De ses lèvres sensuelles émanent les mots qui composent une musique envoutante, pareille à celle de ses livres. Une musique qui, dans un premier temps désoriente. Pour un voyage, c'en est un. Qui vous balade à travers les siècles. De Diderot, sur lequel il travaille actuellement, à Rousseau sur lequel il reviendra prochainement. Tandis que le soir tombe, dans la pénombre que Jean Starobinski ignore, on l'écoute. Son savoir et sa sagesse vous touchent de leur grâce. S'il ne cesse de confronter le présent au passé, dans son œuvre, cela n'est nullement par passéisme : « Dans un monde qui tend à s'uniformiser, le passé constitue une grande réserve de différence dont la perte nous appauvrirait. Nos rapports au passé, à des passés multiples, sont une dimension de notre personne dont nous ne devons pas nous laisser amputer. » Son père aurait voulu devenir philosophe, mais le destin en a voulu autrement. Jean a donc repris le flambeau. S'il étudie la médecine, c'est pour mieux connaître la condition humaine. Dans le même esprit, il sera professeur de littérature à l'Université de Genève. Les rapports entre le corps et l'esprit le passionnent : il aura recourt, pour les approfondir, à la psychanalyse, la psychiatrie et la linguistique. Et c'est encore afin de mieux appréhender les hommes dans leur siècle qu'il présidera de nombreuses années les prestigieuses Rencontres internationales. Pour nous aider à mieux saisir les changements survenus ces trois derniers siècles, il écrivit Action et réaction. Un ouvrage qui éclaire sous un jour neuf et aux angles variés notre image du monde, notre conception de la vie, notre philosophie de l'histoire. Jean Starobinski s'extirpe de son fauteuil. S'approche du secrétaire où sont alignées ses dernières parutions. Il en saisit une en français (il est traduit dans une quinzaine de langues). Le grand critique littéraire vous le dédicace, vous le tend et vous demande de lui dire ce que vous en pensez quand vous l'aurez lu. On se sent plus léger, moins idiot. C'est la hauteur de cet immense humaniste de vous le laisser croire, une heure en sa compagnie. Tout ce qu'il a apporté à Genève. Serge Bimpage |


