Toutes les actualitésActualités

20 mai 2009 - Club Diplomatique de Genève
Par François Nordmann, Vice-président, Club Diplomatique de Genève

Martti Ahtisaari, ancien président de la Finlande et Prix Nobel de la Paix, de passage à Genève, livre les secrets de son engagement pour la paix dans le monde et sa vision du rôle du secteur privé dans la reconstruction des sociétés déchirées.

Martti Ahtisaari est un héros national en Finlande, en raison de son inlassable activité au service de la paix dans le monde et de son élection à la présidence de la Finlande durant la période où son pays a rejoint l'Union européenne. Peu d'hommes d'Etat correspondent aussi parfaitement au portrait qu'Alfred Nobel traçait du titulaire modèle du prix qui porte son nom. A 36 ans, déjà fort d'une expérience des problèmes du développement acquise au Pakistan puis au sein du ministère des Affaires Etrangères finlandais, il est nommé ambassadeur en Tanzanie, Somalie, Zambie et Mozambique. S'ouvre alors une période africaine de sa vie qui le conduira notamment aux Nations Unies, où il est chargé de résoudre le problème de la Namibie. Avec l'appui des cinq "Grandes Puissances occidentales", il s'agit d'obtenir de l'Afrique du Sud de l‘apartheid qu'elle lâche prise sur le territoire voisin de l'ex sud-ouest africain, en proie à une violente guerre de libération. Ahtisaari organise l'effort de la communauté internationale en ce sens. A titre de Représentant spécial puis de Commissaire pour la Namibie, il négocie la mise en œuvre de la formule complexe qui rendra la Namibie indépendante, après un strict processus électoral, au début de 1990, au terme de douze ans d‘efforts.

Nommé en 1987 sous secrétaire général pour l'Administration de l'ONU, il regagnera Helsinki e n 1991, où il devient secrétaire général du Ministère finlandais des Affaires Etrangères.

Missions en ex-Yougoslavie
Mais il ne se détache pas pour autant de l'Organisation internationale : il la représente brièvement aux négociations consécutives à la première guerre du Golfe, puis il se tournera en 1992 vers les Balkans occidentaux , et sera mis à trois reprises au contact des évènements de la Yougoslavie. D‘abord représentant spécial de l'ONU pour la Bosnie Herzégovine, il participe activement à l'élaboration du plan de paix que préparent conjointement à Genève, l'ONU et l'Union européenne. En 1994, il est élu président de la République de Finlande et à ce titre, il est chargé en 1999 d'une mission pour le compte de l'Union européenne au lendemain de la campagne de bombardement de l'OTAN contre la Serbie. Il convainc la Russie de ne pas s'opposer à la nouvelle situation, qui laisse en suspens la question du statut du Kosovo. Il reprend ce même thème à fin 2005, quand, redevenu simple citoyen au terme de son mandat présidentiel en 2000, il est, en qualité de représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU, chargé de négocier le sort de cette province administrée par l'ONU. D'emblée, il exclut le retour du Kosovo au sein de la Serbie, en raison de l'hostilité du Gouvernement envers la minorité kosovare. Les Occidentaux appuient cette position, mais les Russes et les Serbes la contesteront de plus en plus fermement au cours de l'année 2006. Son premier Rapport ne passe pas le cap du Conseil de Sécurité, mais il poursuit sa tâche, ouvrant la voie à la proclamation de l'indépendance du Kosovo en dépit des objections de Belgrade et de Moscou.

Agir au sein d'ONG
Ce serait mal connaître Martti Ahtisaari que d'imaginer qu'il prendrait sa retraite en quittant la présidence de son pays. Témoin des drames engendrés par les actes de guerre auxquels il a contribué à mettre fin, alors qu'il était revêtu de mandats officiels, il poursuivra à titre privé son activité de médiateur international. Après le tsunami de Noël 2004, il parvient à rapprocher le gouvernement indonésien et les séparatistes d'Aceh et met ainsi fin à la guerre civile qui faisait rage. Les séquelles des conflits que subissent les sociétés ravagées par les guerres vont particulièrement occuper Martti Ahtisaari. Il préside le Conseil de fondation d'Interpeace, une ONG établie à Genève, dont c'est précisément l'objet. Il fonde et préside à ses débuts un Think tank, l'International Crisis Group, installé à Bruxelles avec un bureau à Washington, qui a pour vocation non seulement d'analyser les conflits les plus divers, mais encore de formuler des recommandations pour les résoudre. Dans le même registre, il crée en 2000 une structure également non gouvernementale, soutenue par le secteur privé, pour préparer et appuyer des actions de médiation dans certains conflits, appelée Crisis Management Initiative.

Les multiples facettes de cette activité publique et privée, consacrée au service de la paix et de la sécurité internationale pendant près d'un demi-siècle, ont été récompensées par le jury du prix Nobel de la Paix en 2008. Peu de personnalités d'envergure internationale ont amassé une expérience aussi complète et durable sur autant de fronts pour trouver une issue négociée aux divers types de conflits et de tensions qui ont marqué l'après guerre dans le monde.

Le public genevois devant lequel Martti Ahtisaari est venu tirer quelques leçons de son engagement, le 15 mai 2009, garde le souvenir d'un échange de vues empreint de modestie, d'humour et de bonhomie. Il s'est d'abord exprimé lors d'un dialogue avec Imogen Foulkes, correspondante en Suisse de la BBC, et à l'invitation conjointe de l'Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales et du Développement et du Club Diplomatique de Genève (Fondation pour Genève ). Introduit par le Professeur Keith Krause, directeur du Centre pour les Conflits, le Développement et le renforcement de la paix de l'Institut, il traita du thème de l'architecture des processus de paix - ce qu'il faut pour aboutier à un règlement de paix.

Quelques règles pour la paix
La violence, dit-il, complique les négociations de paix, mais ne les rend pas impossibles, comme le démontre l'exemple de l'Irlande du Nord, dans lequel son expertise fut d'ailleurs requise. Dans tous les types de conflits, il faut compter avec l'intervention de forces extrémistes qui n'ont aucun intérêt pour la paix.

De ce fait, tous les conflits finissent par se résoudre, même si c'est par le triomphe de la violence - ce qu'il convient d'éviter par la négociation, justement. Dans ces circonstances, il importe que le médiateur puisse faire état d'un mandat de négociation impeccable, reconnu par toutes les parties. La clé du succès d'une négociation est d'exercer une influence sur chacun des acteurs du conflit et de les transformer en partenaires, véritables parties prenantes d'une solution négociée. Il faut encore que chaque partie puisse se reconnaître dans le processus, voire même se l'approprier. Le médiateur - facilitateur doit garder ses canaux de communication ouverts avec toutes les parties, afin de pouvoir se rendre compte à tout moment des attentes et des besoins de uns et des autres. Il répondit avec autorité, conviction et même une certaine dose de passion aux questions que ses auditeurs lui adressèrent pendant plus d'une heure. Il rappela les conditions dans lesquelles il était intervenu à Aceh, fort des contacts qu'il avait gardés du temps de sa présidence avec des responsables politiques indonésiens - les chefs des insurgés parlant tous suédois ! Il réfuta l'accusation selon laquelle il aurait fait montre de parti pris dans les négociations sur le statut du Kosovo : dès le début, son mandat excluait le retour au statu quo ante qu'aurait constitué la réintégration de la province au sein de la Serbie. Ce point lui a été confirmé par le Groupe de contact (France, Allemagne, Royaume Uni, Etats Unis, Italie et Russie), dont il est le mandataire, le 31 janvier 2006 ; les objections serbes et russes lui paraissaient à l'époque surmontables - il avait reçu des assurances à cet égard - et de toute façon le retour à la Serbie lui paraissait exclu.

Si le Président Obama lui avait demandé d'intervenir dans le conflit au Sri Lanka, il aurait décliné cette offre, car il estime que les collaborateurs du nouveau président américain, parmi lesquels il compte de nombreux amis, étaient mieux à même que lui de se charger de cette mission difficile. Il regrette d'ailleurs que la communauté internationale n'ait pu agir dans ce cas. Pour le Moyen Orient, bien sûr qu'il faut discuter avec le Hamas. Il fait l'éloge des négociateurs américains, qu'il connaît tous. Si le Président Obama ne peut pas faire la paix dans cette région, qui y parviendra jamais ?

Dans l'ensemble, stimulé par les questions de Mme Foulkes et de l'auditoire, il donna l'impression d'une vue réaliste mais tendanciellement optimiste des efforts de la communauté internationale pour le règlement pacifique des conflits.

Mais, homme public, il estime que la recherche de la paix n'est pas seulement la tâche du pouvoir politique. Il considère que le monde de l'économie y a son rôle à jouer. Il se présente d'ailleurs lui-même comme homme d'affaires, faisant partie de conseils d'administration d'entreprises finlandaises.
Mobiliser le secteur privé

Et c'est pour mobiliser des responsables du secteur privé qu'il a tenu à prendre la parole lors d'un dîner organisé en son honneur par M Ivan Pictet, au nom de la Fondation pour Genève et du Club Diplomatique. Il y a décrit les activités de l'Initiative pour la Gestion de Crises, qui lui a apporté le soutien nécessaire pour les missions qu'il a remplies en Irak, dans la Corne de l'Afrique, en Irlande du Nord, en Asie Centrale et à Aceh. Il ne s'agit pas seulement de lui donner les moyens de proposer des solutions de paix : l'Initiative répond à sa perception que tout processus de paix, pour être durable, doit mettre en œuvre une formule incluant la participation de tous les acteurs, dans un effort de transparence, et garantissant à la fois l'intégrité physique et la possibilité de développement économique et social des populations concernées. Les instruments auxquels les acteurs doivent recourir, au niveau local, régional et international, pour surmonter la destruction du tissu social dans les sociétés bouleversées par la guerre, relèvent d'une approche intégrant la diplomatie préventive, la médiation et les techniques de reconstruction de l'Etat .

Stabiliser une situation, faire cesser la violence ne suffit pas si ces mesures ne s'accompagnent pas simultanément d'une renaissance de l'économie dans un environnement favorable - ce qui implique d'abord de mettre de l'ordre dans l'action des divers organismes civils et militaires qui interviennent chacun de leur côté.
Le secteur privé doit pouvoir investir dès la fin d'un conflit, afin de procurer de l'emploi, des revenus légitimes pour l'Etat et d'offrir une vision de ce que peut réserver l'avenir. Seul le secteur privé peut apporter la sécurité économique : les programmes d'assistance ne le permettent pas. A terme, une économie de marché prospère peut seule réduire les disparités et neutraliser les tensions sociales qui sont souvent à la racine des crises et des conflits.
Cependant, pour attirer des capitaux privés dans des circonstances aussi exceptionnelles, il faut faire appel à un ensemble de mesures d'encouragement d'ordre économique, juridique et politique ; l'objectif et la méthode qui permettent au secteur privé de définir des stratégies utiles à la reconstruction de sociétés entières exigent une pensée créatrice, novatrice. Ce n'est pas pour autant un exercice gratuit : les frais liés aux opérations de maintien de la paix, la rupture potentielle des lignes de communication, du commerce international, y compris la fourniture de matières premières, du transport maritime et terrestre, du tourisme, des assurances etc., renchérissent parfois considérablement le coût global de toute situation de conflit armé ou d'instabilité politique prolongée pour l'économie en général. La nécessité de trouver des marchés de substitution n'est pas meilleur marché. De toute évidence, le risque pour les décideurs économiques est moindre en période de stabilité et de sécurité.

Les Etats et les hommes d'affaires ont donc un intérêt commun à établir une paix durable dans une situation de conflit. L'Initiative met l'accent sur le partenariat public-privé, la sensibilité aux causes du conflit et la responsabilité sociale des entreprises, autant d'instruments à disposition du secteur privé. Elle s'efforce de lui faciliter la tâche en veillant à améliorer le fonctionnement d'une administration ou la mise au point d'infrastructures.

Il faut se garder cependant de placer la barre trop haut : l'effort de reconstruction post-conflit n'a pas toujours été un succès, les attentes sont parfois trop élevées. Recréer des institutions garantissant la paix civile et la concorde est une action de longue haleine, complexe et difficile à planifier. La formation des forces de police, des juges et des procureurs, l'appui à l'état de droit, à la restructuration de la vie politique (parlement, partis politiques, associations communautaires, etc.) doit s'inscrire dans la durée et oblige les gouvernements impliqués à une action soutenue.

Organisation non gouvernementale à but non lucratif, l'Initiative sur la Gestion de Crises, établie à Helsinki et à Bruxelles, avec un personnel permanent d'une vingtaine de personnes, mène ses activités selon deux pôles complémentaires qui lui assurent la souplesse suffisante : la Facilité Martti Ahtissaari de réaction rapide, qui intervient dans les phases aigues des crises, et l'effort de médiation pour la paix et la diplomatie privée, à plus long terme.

A titre d'exemple, l'Initative a géré des programmes facilitant la prise de responsabilités des femmes d'Aceh, la technologie nécessaire à la création du registre civique au Liberia, aidé à structurer des associations civiques dans les pays bordiers de la Mer Noire, ou encore travaillé avec l'Union africaine et avec l'Union européenne à des projets de médiation.

Martti Ahtisaari connaît bien Genève, il y a séjourné à diverses occasions au cours de sa féconde carrière, et les institutions suisses ont parfois inspiré l'une ou l'autre de ses actions. Il a toujours entretenu les meilleures relations avec les autorités suisses.

L'accueil réservé à Martti Ahtissari a permis à Genève de se familiariser avec l'action de cet homme de paix et de s'associer à l'hommage que lui a rendu la communauté internationale en lui décernant le Prix Nobel de la Paix en 2008.

 

Archives

2010
2009
2008
2007
2006

Newsletter / Publications

Recevez la newsletter et/ou les publications de la Fondation pour Genève en vous inscrivant: