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10 novembre 2008 - Observatoire
Par Tatjana Darany, Directrice générale, Fondation pour Genève

L’arc lémanique a fait, depuis une dizaine d’années, une avancée remarquée sur la scène des régions européennes les plus dynamiques. On parle désormais de modèle lémanique. Que s’est-t il passé dans la région lémanique ? Quel est l’enseignement à tirer de ce renouveau ? Quels ont été les éléments déclencheurs du changement ?

Il faut rappeler qu’entre les années septante et nonante, l’économie lémanique a dû affronter plusieurs crises économiques et même une crise immobilière. Ces crises ont nécessité d’entreprendre une série d\'ajustements structurels profonds. En effet, les secteurs de l’horlogerie, de la micromécanique, du tourisme, de la finance, etc., très dépendants des exportations ont dû réajuster leur offre dans un contexte international fort modifié. Le succès de la Swatch dès le milieu des années quatre-vingt allait donner une impulsion nouvelle : «Il fallait innover ou disparaître ». De même, le choc de la candidature de Bonn pour l’obtention du siège mondial de l’OMC auquel est venu s’ajouter la perte de différents Secrétariats, a suffi pour réveiller les esprits. La fin de la confrontation bipolaire, le caractère de plus en plus universel des institutions, a ouvert l’appétit d’autres régions, soucieuses d’assurer leur rayonnement en entrant dans le cercle, relativement restreint jusqu’ici, des grands centres mondiaux de la coopération internationale. Les habitudes acquises, la force des traditions et la simple disponibilité ne suffisaient désormais plus, ne serait-ce que pour maintenir le statut quo d’Etat hôte de Genève.

Changement de paradigme

Ainsi sous cette pression extérieure, le changement allait s’opérer selon cinq axes :
  • Développement du partenariat public-privé autour d’une politique d’accueil compétitive visant à ancrer la présence des organisations internationales à Genève et dans la région lémanique
  • Mise en place de promotions économiques exogènes fortes afin d’attirer des entreprises étrangères sur le sol lémanique
  • Renforcement de l’offre de formation notamment universitaire en focalisant entre autres les moyens financiers de la Confédération sur l’EPFL
  • Valorisation médiatique de l’esprit d’entreprendre qui devenait en quelque sorte le modèle du renouveau personnalisé par des individualités fortes comme Daniel Borel de Logitech, Ernesto Bertarelli de Serono ou encore André Kudelski de Kudelski SA
  • Modernisation de la place financière qui a su intégrer et communiquer les questions du développement durable

Cette stratégie basée sur le rayonnement international et le développement économique et scientifique a redonné un certain courage d’entreprendre et d’innover à la région tout entière. Le travail fut long mais constant. Aujourd’hui encore, il est possible d’en mesurer les effets sur le terrain :
  • Près de 30 organisations internationales gouvernementales, 200 représentations étatiques étrangères, plus de 400 ONG siègent sur le territoire franco-valdo-genevois. 3000 réunions internationales ont lieu chaque année. La région est reconnue de par le monde comme un centre mondial pour le développement et la paix.
  • L\'IMD, l’EPFL, l’ECAL, l’Ecole hôtelière de Lausanne, les universités de Lausanne et Genève, les centres de recherche hospitaliers universitaires, HEID (The Graduate Institute), le WEF, le CERN, etc., ont porté la région dans le haut du classement des régions apprenantes. L’arc lémanique fait désormais partie de la société du savoir.
  • Procter & Gamble, Medtronic, Johnson & Johnson, Philip Morris mais aussi Yahoo ont rejoint les centaines d’autres entreprises étrangères qui ont choisi la Romandie pour installer leurs centres économiques et stratégiques. La région est ainsi parvenue à redynamiser son secteur économique.
  • Klaus Schwab, Bertrand Piccard, Nicolas Hayek, Patrick Aebischer mais aussi Ivan Pictet, Thierry Lombard ou Marc Bürki de Swissquote, etc., ont symbolisé ce renouveau. En médiatisant une image dynamique, entrepreneuriale, conquérante, ils ont porté le nouvel esprit lémanique bien au-delà des frontières de la région.

Serrer les boulons

Tout cela ne représente bien sûr qu’un aspect du défi car il a fallu se battre à des niveaux moins « glamours » mais sans aucun doute tout aussi essentiels avec, entre autres, le renouvellement des stratégies d’accueil et d’information.

Cette face cachée du succès est en effet indispensable. C’est pourquoi, dès les années nonante, la Fondation pour Genève a encouragé la création par la Confédération et le Canton de Genève, du Centre d’Accueil – Genève internationale. Axée d’abord sur les organisations internationales, cette offre d’accueil et d’intégration a été élargie, grâce au soutien d’associations privées telles que la Fédération des entreprises romandes ou la Chambre de Commerce et d’Industrie de Genève, aux multinationales. Ciblée sur les nouveaux arrivants et leur conjoint, elle vise à aider les familles à prendre pied sur le territoire. Cette tâche est aujourd’hui largement reconnue comme exemplaire.

La Fondation pour Genève se consacre aussi à soutenir l’image du renouveau de Genève (ce qui évidemment inclut la région lémanique) grâce à un travail explicatif et pédagogique. En effet, le rôle de Genève dans le monde a changé. Pourtant sa perception reste encore liée à la stratégie dite des « bons offices » alors que Genève est avant tout un lieu de régulation des affaires du monde, et donc s’apparente plus à un « think office ». C’est notamment le rôle d’organisations internationales comme l’OMC, l’OIT, l’OMS, l’UIT, l’OMPI ou l’ISO qui régulent ou tentent de réguler la globalisation. Ce changement s’est opéré, en douceur, ce qui a amené un nouveau paradigme. Auparavant « le monde venait panser le monde (CICR, Conférence sur la paix) maintenant,il vient le penser (WEF, OMC, etc.). Ces organisations entrainent Genève et sa région à développer des initiatives novatrices, en particulier dans les domaines des droits de l’Homme, de la santé, de l’environnement et de la finance, mais aussi à s’imposer sur la scène internationale comme moteur d’une « diplomatie intellectuelle ». Tous ces changements ont été accompagnés d’un effort d’adaptation entrepris au niveau de l’offre universitaire par la mise en commun des forces académiques de l’Institut du développement (IUED) et de l’Institut des hautes études internationales (IUHEI) pour former une nouvelle institution à vocation mondiale :  « The Graduate Institute ».

Par ailleurs, l’effort consenti par la région à l’offre de formation a été de tout temps un facteur déterminant. Il s’est nettement renforcé ces dernières années. Car la présence d’un enseignement privé significatif et performant est un facteur d’attractivité important pour promouvoir une région. Ainsi, le nombre considérable d’écoles privées, d’enseignement académique ou professionnel est un argument important pour les promotions économiques et un agent de développement. En effet, les organisations et les entreprises multinationales recherchent la proximité des écoles, des universités, des centres de formation et de recherche. Cela est incontestablement un des atouts perceptibles et significatifs pour la région lémanique.

Enfin, la création du Club suisse de la Presse, le récent développement sous l’égide de la Fondation pour Genève du Club Diplomatique de Genève, le lancement de publications et de nouvelles émissions (comme Geneva Network, Geneva News, les Cahiers de la Fondation pour Genève, Geopolitis, les forums de la RSR), de sites Internet en anglais (comme Swisster ou Glocals) ou de radios internationales (comme World Radio Switzerland) a contribué à l’intégration des communautés étrangères. Ce point n’est pas à négliger car la vie locale passe par la création de plateformes relationnelles ou médiatiques propres à raconter et à animer les échanges inter-nationaux et inter-disciplinaires sur un même territoire.

Un avenir à réinventer

La nouvelle crise financière et économique, cette fois-ci systémique, va pousser la région lémanique dans une nouvelle démarche stratégique de réinvention. On peut d’ores et déjà percevoir les trois futurs axes du changement basés sur:
  • les conditions d’attractivité de la région pour les personnes hautement qualifiées (immigration des cerveaux), car ne l’oublions pas après les conditions d’attractivité des entreprises, il s’agit maintenant de définir celle pour la classe créative,
  • les infrastructures nécessaires au développement d’une métropole moderne et le maintien au niveau de la région d’une haute qualité de vie grâce à un environnement campagnard et naturel préservé (Heidi-High tech land),
  • les nouvelles conditions de la compétitivité entre les cités globales
  • la construction structurelle de la métropole lémanique par les pouvoirs régionaux - conseils d’Etat et autres instances genevoises, vaudoises, françaises, ainsi que la mise en place commune de projets d’agglomération.

Ces éléments d’une politique nouvelle de sortie de crise sont importants et doivent non seulement être compris mais ils doivent surtout se traduire en projets visionnaires et réalisables dans un délai acceptable. N’oublions pas qu’à cet égard, seules les réalisations comptent pour la population comme pour les organisations et les entreprises. Ces changements fondamentaux nécessiteront une coopération entre les régions (dans le prolongement des initiatives transfrontalières en cours), un dialogue constructif entre pouvoirs publics, monde académique et milieux privés ainsi qu’une médiatisation importante auprès du grand public. Réinventer son avenir, c’est penser le changement avec, par et pour les gens.

 

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